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Bases physiopathologiques et évaluation de la douleur (65)
Professeur Jean-François PAYEN - Novembre 2002


1. Définition

La douleur est définie comme «une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à un lésion tissulaire réelle ou potentielle, ou décrite dans des termes évoquant une telle lésion». La transmission douloureuse est un phénomène complexe impliquant des mécanismes électrophysiologiques et neurochimiques, où 3 étapes vont se succéder :
  • l'élaboration de l'influx au niveau du nocicepteur et sa transmission dans la fibre nerveuse périphérique
  • le relais et la modulation au niveau de la corne dorsale de la moelle épinière (transmission de l’influx, blocage ou amplification, convergence des différents influx)
  • l'intégration au niveau du cerveau qui le transforme en message conscient: sensation douloureuse avec une composante sensori-discriminative (intensité, localisation, durée du stimuli nociceptif), et une composante émotionnelle et affective désagréable.


  • 2. Bases physiopathologiques de la douleur

    L'influx douloureux est véhiculé par deux grandes voies :
  • l'une correspond à la douleur rapide véhiculée par les fibres A delta (A) responsable de la douleur localisée et précise capable de discriminer la topographie, la qualité. Elle rejoint le thalamus latéral par le faisceau néo-spino-thalamique puis le cortex sensitif avec les aires S1 et S2 (voie de la sensation).
  • l'autre est celle de la douleur tardive diffuse véhiculée par les fibres C amyéliniques, responsables de la douleur diffuse lente. Après un relais au niveau des structures du tronc cérébral, l’information douloureuse rejoint le thalamus médian, puis les structures limbiques et le cortex frontal (voie de l’émotion et du comportement).

  • Cette dichotomie entre un système qualitatif d'analyse rapide spatio-temporelle de la douleur et un système lent véhiculant la douleur diffuse se retrouve à tous les étages de la transmission sensitive nociceptive.


    2.1. La douleur périphérique


    2.1.1. Nocicepteurs


    Le message nociceptif résulte de la stimulation des terminaisons libres amyéliniques (nocicepteurs), très nombreuses (200 par cm2), organisées en plexus, arborisées dans les tissus cutanés et musculaires et les parois viscérales. Les nocicepteurs cutanés existent sous 2 formes :
  • les mécano-nocicepteurs, qui ne sont activés que par des stimulus douloureux mécaniques (pression, étirement). Ils se prolongent par des fibres de type A-delta.
  • les nocicepteurs polymodaux, activés par des stimulus mécaniques, chimiques (substances algogènes), thermiques (T > 42°C). Ils se prolongent par des fibres de type C.
  • Les nocicepteurs cutanés ont pour caractéristiques :
  • un seuil de réponse élevé, nécessitant une stimulation intense
  • une absence d’activité spontanée
  • une sensibilisation par une stimulation nociceptive répétée, ou hyperalgésie primaire
  • Il existe aussi des nocicepteurs profonds, présents au niveau de la capsule des organes pleins, le réseau musculaire des viscères creux, les parois vasculaires, les muscles striés, et les structures péri-articulaires. Ce sont des mécano-nocicepteurs, activés par l’ischémie, la distention, la contraction.


    2.1.2. Transmission


    Après activation des nocicepteurs, le message est véhiculé jusqu'à la corne postérieure de la moelle par les fibres de petit calibre faiblement myélinisées (A-delta, vitesse de 4 à 30 m/s), responsables de la douleur localisée et précise à type de piqure, et par les fibres non myélinisées (C, vitesse de 0,4 à 2 m/s) responsables de la douleur diffuse, mal localisée, tardive à type de brûlure. Les afférences primaires fortement myélinisées (A-alpha-bêta, vitesse 30 à 120 m/s) répondent aux stimulations mécaniques modérées, comme le tact ou le toucher, mais ne répondent pas aux stimulations nociceptives.


    2.1.3. Substances algogènes


    Les lésions tissulaires et l’inflammation engendrent la production d’un grand nombre de médiateurs qui, directement ou indirectement, contribuent à la sensibilisation des fibres afférentes périphériques. Les neurotransmetteurs et neuromodulateurs périphériques sont nombreux, d’où le terme de « soupe inflammatoire ». Ils sont libérés à partir des tissus lésés, des cellules sanguines (plaquettes, polynucléaires, mastocytes), des macrophages, et à partir des terminaisons des fibres afférentes (substance P, peptide lié au gene de la calcitonine ou CGRP). Parmi ces substances, on distingue :
  • la bradykinine, maillon chimique essentiel. Outre son action directe pronociceptive, elle induit une cascade d'effets avec libération des autres médiateurs, augmentation de la perméabilité vasculaire, vasodilatation et chémotactisme leucocytaire.
  • les prostaglandines (PG), qui ne sont pas algogènes, mais sensibilisent les nocicepteurs à l’action d’autres substances (abaissement du seuil d’activation).
  • l’histamine, qui est prurigineuse puis douloureuse. Elle est issue de la dégranulation des mastocytes.


  • Schéma : Génèse neurochimique de la douleur périphérique (soupe inflammatoire)
    (J.F. Payen, d’après Guirimand et LeBars 1996)


    2.1.4. Hyperalgésie périphérique et réflexe d’axone


    Le message nociceptif initial peut être amplifié par des mécanismes d’hyperalgésie :
  • L’hyperalgésie primaire concerne les tissus lésés, les substances libérées augmentent l’inflammation au niveau lésionnel. Elle se traduit par une modification des réponses avec un seuil d'activation plus bas, une latence diminuée, des réponses exagérées aux stimuli habituels non nociceptifs (allodynie) voire une activité spontanée.
  • L’hyperalgésie secondaire concerne les tissus sains péri-lésionnels, les fibres adjacentes sont sensibilisées par le biais du réflexe d’axone. Cette amplification du message nociceptif joue un rôle dans le déclenchement de l’alerte et des réactions servant à la maîtriser.
  • Le réflexe d’axone ou « inflammation neurogène » correspond à la libération en périphérie des neuropeptides algogènes (substance P, CGRP, neurokinine A) présents dans le ganglion rachidien. Ces neuropeptides circulent par voie antidromique le long des fibres nociceptives activées. Ils sont libérés au niveau du site lésionnel ainsi qu'à la périphérie de la lésion initiale et vont intéresser progressivement tous les tissus sains adjacents. C’est une hyperalgésie en tache d’huile ou hyperalgésie secondaire.


    Schéma : Hyperalgésie et réflexe d’axone
    (D’après Guirimand et LeBars 1996)
    (J.F. Payen)

    Le blocage électif des fibres nociceptives est possible, soit par les anesthésiques locaux pour les fibres C, soit par le bloc ischémique pour les fibres A-delta. Le blocage précoce des fibres nociceptives interrompt le cercle vicieux de la douleur périphérique et empêche l’installation de l’hyperalgésie induite par les stimulations nociceptives répétées. La thermocoagulation utilise la plus grande sensibilité à la chaleur des petites fibres (nociceptives) et permet de réaliser une section élective des voies de la douleur avec respect des autres sensibilités.


    2.2. Le relais médullaire


    2.2.1. L’entrée des afférences primaires


    Les fibres afférentes primaires rejoignent la moëlle épinière par les racines postérieures. Les fibres A-delta et C se séparent des grosses fibres tactiles, pour se terminer dans les couches superficielles de la corne dorsale de la moëlle épinière (couches I, II et V). Elles envoient également des collatérales aux étages médullaires sus et sous-jacents, réalisant un recouvrement important entre des territoires différents. Les fibres C provenant des structures viscérales vont se projeter sur des couches profondes (V-VII). Les grosses fibres (A-alpha-bêta) vont rejoindre les noyaux de Goll et Burdach par les cordons postérieurs (sensibilité tactile et proprioceptive). Elles interviennent dans le contrôle de , les neurones de recoivent des afférences de toutes les catégories de fibres. Ces informations peuvent être cutanées, musculaires ou viscérales. Cette convergence viscéro-spatiale permet d’expliquer l’origine des douleurs projetées.


    Schéma : entrée des afférences douloureuses dans la corne postérieure de la moelle épinière
    (J.F. Payen, D’après Guirimand et Le Bars 1996)


    2.2.2. Les neurones médullaires


    Le relais médullaire se fait alors avec deux types de neurones : les neurones nociceptifs spécifiques ne véhiculent que des stimulis douloureux. Ils sont plus volontiers localisés dans les couches superficielles (I et II) ; les neurones nociceptifs non spécifiques, appelés aussi « neurones convergents », peuvent véhiculer à la fois des stimulis douloureux et non douloureux. Ils sont localisés dans les couches profondes (V). Le neurone convergent transporte les informations venant d’un champ récepteur cutané, viscéral, et/ou musculaire.

    En clinique : La convergence des afférences sensitives de provenance variée (peau, muscle ou viscères) sur les neurones convergents spinothalamiques de la corne postérieure transportant jusqu'au cerveau des influx d'origine topographique diverse et de qualité différente (nociceptif ou non), est le support des douleurs projetées. Les douleurs projetées sont des douleurs rapportées par "erreur" lors de l'analyse corticale au métamère cutané (le plus largement représenté) , alors que l'origine réelle est viscérale, articulaire ou musculaire. En effet, la cartographie corticale pariétale possède une somatotopie topographique trés précise pour la peau, mais imprécise pour les muscles, les vaisseaux et les viscères. Les douleurs référées sont d’interprétation plus difficiles et sont le support de pièges bien connus en médecine. La convergence des influx à chaque niveau métamérique explique les douleurs de mâchoires et de membre supérieur lors des infarctus myocardiques, le Mac Burney de l'appendicite, les douleurs interscapulaires d'origine vésiculaire.


    2.2.3. Neurochimie de la corne postérieure


    Au niveau de la corne dorsale, les fibres A-delta et C libèrent dans l'espace synaptique des peptides (substance P, Neurokinines A, CGRP, somatostatine, CCK, VIP) et des acides aminés excitateurs (glutamate, aspartate). La substance P et le glutamate semblent jouer un rôle important mais non exclusif dans la transmission du message nociceptif jusqu'aux couches profondes, point de départ du faisceau spinothalamique. On distingue plusieurs types de récepteurs du glutamate : le récepteur AMPA, le récepteur Kainate (KA), le récepteur NMDA (N Methyl D Aspartate), et des récepteurs métabotropiques liés aux protéines G. Les récepteurs AMPA et KA sont reliés à des canaux ioniques (sodique), d’activation rapide et impliqués dans la transmission excitatrice rapide. Le récepteur NMDA est lié à l’entrée de calcium dans la cellule. Son activation est beaucoup plus lente et il est contrôlé par la glycine et le magnésium. Le récepteur NMDA est impliqué uniquement dans des modifications neuronales à long terme. L’entrée massive de calcium dans la cellule va déclencher une cascade de mécanismes intracellulaires: synthèse de NO et de prostaglandines, activation de proteine kinase (PKC) et expression de proto-oncogènes (C Fos protein). Ces neurotransmetteurs créent une dépolarisation post-synaptique lente et de durée prolongée qui permet une sommation temporelle des influx nociceptifs. La cellule devient hyperactivable, les canaux ioniques restent ouverts et la synapse est totalement perméable. On assiste donc à une hyperexcitabilité des neurones convergents pouvant aboutir au maximum à un dysfonctionnement neuronal global avec destruction neuronale, perte des mécanismes inhibiteurs et accroissement de la douleur en intensité et dans le temps. C’est l’hyperalgésie centrale ou sensibilisation centrale.

    En clinique : la stimulation des mécanorécepteurs de bas seuil véhiculant dans des conditions normales la sensibilité tactile, peut en cas de sensibilisation médullaire déclencher une réponse douloureuse, expliquant l'allodynie et l'hyperalgesie des zones périlésionnelles. Dès lors, une douleur qui persiste peut être responsable de modifications neurochimiques durables expliquant la pérénisation et la mémorisation des phénomènes douloureux.


    2.2.4. Les contrôles inhibiteurs de la corne postérieure de la moelle


    Schématiquement, 2 systèmes peuvent moduler au niveau spinal la transmission de l’information douloureuse.


    2.2.4.1. Le contrôle de la porte (théorie de Melzack et Wall)


    L’activation des fibres de gros diamètre (A-delta) met en jeu des inter-neurones situés dans la substance gélatineuse qui vont inhiber la transmission des influx nociceptifs vers les neurones à convergence des couches profondes de la corne dorsale. L’activité de ces grosses fibres afférentes augmentent l’activité des inter-neurones et ferme la porte de la douleur, tandis que l’activité des fibres C et A-delta réduit ce tonus inhibiteur et ouvre la porte facilitant ainsi la transmission vers les neurones convergents. Ces mécanismes segmentaires pouvent être également contrôlés par des influences supra-spinales. Ces contrôles s’exercent par l’intermédiaire d’acides aminés inhibiteurs comme la glycine ou l’acide gamma amino butyrique (GABA).


    Schéma : théorie de la Porte
    Les fibres du tact, de gros calibre (A-alpha et A-bêta) exercent une action inhibitrice sur les fibres noceptices au niveau de la corne dorsale de la moelle épinière.
    (J.F. Payen)

    En thérapeutique, le contrôle de la porte est le support de l’utilisation de la neurostimulation transcutanée (TENS) et cordonale, à visée antalgique. La stimulation médullaire intéresse les cordons postérieurs qui par une circulation à contre-courant (antidromique) inhiberait les neurones nociceptifs convergents de la corne postérieure de la moëlle.


    2.2.4.2. Le système opioïde


    Il existe de nombreux récepteurs pré- et postsynaptiques aux opioides, répartis en 3 classes : Mu (ou OP3), Delta (ou OP1), et Kappa (ou OP2). Ces récepteurs sont présents dans tout le système nerveux central mais également en périphérie. Les agonistes des récepteurs Mu (morphine) bloquent les réponses aux stimulius nociceptifs mécaniques, thermiques ou chimiques. Ces récepteurs sont très largement distribués dans le système nerveux central, en particulier au niveau de la corne dorsale de la moelle épinière. Les endorphines sont des peptides endogènes qui miment l’action de la morphine et se fixent sur les récepteurs opiacés. Elles appartiennent à 3 grandes familles : la proenképhaline à l’origine des enképhalines, la pro-opio-mélanocortine à l’origine des bêta-endorphines et la prodynorphine à l’origine des dynorphines. Ces endorphines sont distribuées largement dans les structures cérébrales, principalement celles impliquées dans la nociception, et au niveau de la corne dorsale de la moelle épinière.

    En clinique, l’administration répétée d’opioïdes peut conduire à l’apparition d’une tolérance (diminution des effets pharmacologiques) et de dépendance physique ou psychique. Ces mécanismes dépendent de modifications neuronales mettant en jeu l’activation des récepteurs aux acides aminés excitateurs. L’activation des récepteurs opioïdes pourrait, dans le même temps que l’effet analgésique, mettre en jeu des molécules endogènes douées de propriétés anti-opioïdes.


    2.2.5. Les contrôles activateurs de la corne postérieure de la moelle


    Différents peptides ont été reconnus pour avoir une action pro-algique et anti-opioïde : cholécystokinines (CCK), neuropeptide SF (NPFS), nociceptine. Les CCK sont présentes dans le système nerveux central, et leur distribution est à peu près superposable à celle des récepteurs opioïdes et des enképhalines. Le CCK est un antagoniste endogène du système opioïde, qui par le biais des récepteurs CCKB pourrait inhiber le système opioïde. Les opioïdes endogènes et le CCK régiraient donc une homéostasie entre le système anti-nociceptif et le retour à l’apparition d’une douleur.

    En clinique : L’hyperactivité des systèmes anti-opioïdes pourrait également intervenir dans les douleurs neuropathiques expliquant en particulier la relative inefficacité des morphiniques pour soulager ce type de douleur.


    2.3. Les faisceaux ascendants

    La majeure partie des messages nociceptifs croisent la ligne médiane par la commissure grise antérieure après leur relais avec les neurones de la corne postérieure. Deux voies ascendantes sont impliquées dans la transmission à l’étage supra-spinal de la douleur :
  • le faisceau spino-thalamique (FST) chemine au niveau du cordon antéro-latéral de la moelle. Les fibres du FST sont des fibres A-delta, et se projettent dans le thalamus latéral, puis dans le cortex sensitif (voie de la sensation)
  • le faisceau spino-réticulothalamique (FSRT) chemine aussi au niveau du cordon antéro-latéral de la moelle. Les fibres du FST sont des fibres C, et se projettent dans le thalamus médian puis dans les structures limbiques et le cortex frontal avec intégration émotionnelle, mémorisation et adaptation comportementale (fuite, anticipation).


  • 2.4. Intégration de la douleur au niveau cérébral et contrôles supraspinaux


    2.4.1. Intégration corticale de la douleur


    Les stimuli nociceptifs sont intégrés essentiellement au niveau du cortex insulaire, de l’aire SII, et du gyrus cingulaire antérieur et, de façon plus inconstante, dans le thalamus et l’aire SI. Les réponses au niveau insulaire/SII et thalamiques reflètent la composante sensori-discriminitave de la douleur. La réponse du cortex SI est plus en rapport avec la stimulation nociceptive cutanée de surface (dépendante des sommations temporelles et spatiales) et modulée par l’attention portée au stimulus. La réponse thalamique, souvent bilatérale fait probablement intervenir des phénomènes d’éveil en réponse à la douleur. La réponse cingulaire antérieure reflète plutôt des processus attentionnels et émotionnels. L’attention au stimulus douloureux fait intervenir également le cortex pariétal postérieur et le cortex pré-frontal dorso-latéral droits qui participent au réseau cortical attentionnel et/ou mnésique.


    2.4.2. Les contrôles inhibiteurs descendants supraspinaux


    Schématiquement, 2 types de contrôles inhibiteurs descendants ont été identifiés :


    2.4.2.1. les contrôles descendant déclenchés par des stimulations cérébrales


    Ils sont issus du tronc cérébral (région bulbaire rostro-ventrale) pour agir sur la moelle. Au niveau bulbaire, plusieurs zones sont identifiées comme ayant une fonction analgésique : la substance grise périaqueducale (SGPA), le noyau raphé magnus (NRM), le noyau giganto cellulaire, le noyau réticulé latéral du tractus solitaire. A partir de cette région bulbaire, des fibres empruntent le funiculus dorsal et vont rejoindre les neurones spinaux à chaque étage et réaliser un effet inhibiteur sur les neurones convergents. Les neuromédiateurs impliqués dans ce système inhibiteur sont les substances opioïdes, la sérotonine et la noradrénaline.


    Schéma : contrôles inhibiteurs descendants déclenchés par des stimulations cérébrales
    (D’après Guirimand et Le Bars 1996)
    (J.F. Payen)

    En thérapeutique, les mécanismes sérotoninergiques inhibiteurs descendants justifient l’utilisation des antidépresseurs tricycliques dans le traitement de la douleur.


    2.4.2.2. les controles inhibiteurs descendants déclenchés par stimulations nociceptives (CIDN)


    L’application d’un stimulus nociceptif sur une zone du corps éloignée d’un champ récepteur d’un neurone convergent déclenche un mécanisme d’inhibition sur ce même neurone convergent.. L’importance du CIDN est proportionnelle à l’intensité du stimulus et à sa durée. L’intégrité de la boucle de rétroaction est indispensable. La structure bulbaire impliquée dans cette boucle est la réticulée bulbaire. Les neuromédiateurs des CIDN seraient sérotoninergiques et endomorphiniques. Les CIDN pourraient jouer le rôle d’un filtre facilitant la détection des messages nociceptifs. Les neurones convergents véhiculent des informations nociceptives et non nociceptives, provenant d’origines différentes. Ces neurones ont donc une activité somesthésique de base quasi permanente. En cas de stimulation douloureuse provenant d’une population de neurones convergents donnés, il y a alors mise en jeu des CIDN. On assiste donc à une réduction d’activité des neurones convergents non concernés par cette douleur. Le contraste augmente entre le champ du neurone activé et la mise sous silence des neurones non concernés afin de mieux identifier la localisation précise de cette douleur. Par analogie, un chant au milieu du brouhaha d’une foule a peu de chance d’être entendu ; par contre la foule réduite au silence va permettre d’extraire le son d’une meilleure façon.


    Schéma : contrôle inhibiteur descendant déclenché par stimulation nociceptive (CIDN)
    (J.F. Payen, D’après Guirimand et Le Bars 1996)

    En clinique, la théorie des CIDN pourrait expliquer les douleurs de contre-irritation connues de longue date (pose de ventouses sur peau scarifiée), ainsi que les effets de l’acupuncture qui entraine une analgésie inhibée par la naloxone.


    3.1. Douleur aiguë / douleur chronique

    Toute douleur aigue se manifeste par une sensation désagréable, où le patient ressent une menace de son intégrité corporelle. Cela provoque des réactions végétatives (tachycardie, …), musculaires et comportementales (vocalisations, ….). L’attention est entièrement mobilisée par la douleur, et le sujet va organiser les moyens pour essayer de s’y soustraire. C’est une douleur alarme. Quand la lésion guérit (cicatrisation par les processus inflammatoires locaux), le système nociceptif revient à son état initial. La finalité biologique des modifications induite par la douleur est de favoriser la guérison par un ajustement des réactions et des comportements.
    A l’inverse, toute stimulation nociceptive qui se prolonge va entraîner des modifications structurelles du système nerveux central, liées à la plasticité neuronale. Les réactions inflammatoires et les transformations tissulaires sont responsables de modifications du seuil de déclenchement des influx nociceptifs. Les douleurs deviennent plus intenses (hyperalgésie). Des stimulations non nocives tactiles vont déclencher des douleurs (allodynie). Des douleurs spontanées sans stimuli nociceptif peuvent également apparaitre. La douleur va alors conditionner la vie de l'individu, entraîner des troubles de l'appétit, une perte du sommeil, envahir son univers affectif, retentir sur le vécu quotidien avec des répercussions sociales, professionnelles et familiales. Elle va mobiliser la totalité des structures nerveuses et va devenir la préoccupation dominante. On admet, de façon arbitraire, qu'une douleur devient chronique lorsqu'elle dure au-delà de 3 à 6 mois.


    3.2. Excès de nociception / douleur neuropathique

    On distingue classiquement plusieurs types de douleur selon le mécanisme physiopathologique :
  • par excès de nociception. Le stimulus nociceptif est prolongé, la réaction inflammatoire intense (par ex, douleur post-opératoire, post-traumatique, viscérale)
  • par lésion périphérique ou centrale du système nociceptif. On parle de douleurs neuropathiques, neurogènes, ou de déafférentation (par ex, étirements de plexus, atteintes thalamiques)
  • par stimulation locale du système sympathique, à l’origine de troubles vasomoteurs, trophiques : causalgie, algodystrophie
  • par désordre émotionnel sévère modifiant l’intégration du message douloureux conscient (douleurs psychogènes)
  • de mécanisme mal connu (douleurs sine materia). Par exemple, les céphalées de tension, les fibromyalgies, les douleurs myofasciales
  • par mécanisme mixte (par exemple, inflammatoire et eneuropathique), probablement le mécanisme le plus répandu.


  • Tableau : comparaison des douleurs par excès de nociception et des douleurs neuropathiques
    (J.F. Payen)


    4. Examen du patient douloureux et évaluation de la douleur

    L’examen du patient douloureux est essentiel pour préciser les caractéristiques séméiologiques de la douleur. L’évaluation de la douleur constitue une part de cet examen. Quel que soit le site de la douleur, l’examen doit préciser au moins 7 items :
  • le profil évolutif : ancienneté de la douleur (depuis plus de 3 à 6 mois ?), mode de début (accident de travail, effort, repas,...), horaire
  • la topographie : siège, siège de la douleur maximale, irradiations
  • le type de douleur (décharges électriques, brûlure,...) (Cf QDSA)
  • l’intensité
  • les facteurs de soulagement et d’aggravation
  • les manifestations associées
  • l’impact sur la qualité de vie

  • Comme il n’existe pas de parallélisme entre l’intensité de la douleur et la gravité des lésions, l’évaluation de l’intensité est le seul moyen d’apprécier l’effet d’un traitement antalgique, et ainsi, d’adapter le traitement symptomatique analgésique. Schématiquement, on distingue 2 modes d’évaluation, l’un étant basé d’après l’information verbale transmise par le patient (auto-évaluation), l’autre d’après des mesures faites par un tiers (hétéro-évaluation) ou d’après la mesure de paramètres physiologiques.


    4.1. Echelles unidimensionnelles

    Il s’agit d’échelles globales car elles ne mesurent que l’intensité de la douleur : échelle visuelle analogique (EVA), échelle numérique (EN), et échelle verbale simple (EVS). Ces échelles sont utilisables chez l’adulte et chez l’enfant à partir de 5 ans, principalement en douleur aiguë post-opératoire ou traumatique. Elles sont simples, rapides à remplir, ce qui permet des mesures répétées et rapprochées pour apprécier la réponse au traitement.
    L’EVA utilise une réglette muni d’un curseur se déplaçant sur la face visble du patient entre « absence de douleur » et « douleur maximale imaginable », correspondant à une échelle graduée de 0 à 100 mm sur sa face cachée. L’EVA est la méthode de référence pour quantifier l’intensité douloureuse et la réponse thérapeutique, puisqu’elle est simple, reproductible, sensible et linéaire. On a ainsi montré que le seuil minimal à partir duquel le patient éprouve un début de soulagement après traitement est une baisse de 13 mm sur l’EVA.
    Cependant, près de 10% des patients ont des difficultés à pouvoir représenter l’intensité de leur douleur sur une réglette, notamment les sujets âgés ; de plus, en post-opératoire immédiat, son usage n’est pas toujours aisé. Aussi, l’EN et l’EVS à 5 niveaux sont des alternatives fiables. L’EN demande au patient de chiffrer l’intensité de sa douleur entre 0 et 100, et l’EVS quantifie la douleur en réponse à des adjectifs proposés au patient : douleur absente, faible, modérée, intense, extrêmement intense.
    Quelle que soit la méthode utilisée, il est préférable d’utiliser toujours la même méthode pendant le traitement antalgique, et d’évaluer le patient de manière répétée, au repos et en condition dynamique. Bien qu’il y ait une grande variabilité inter-individuelle dans le niveau de douleur ressentie, l’obtention d’une EVA (ou EN) inférieure à 40 constitue un objectif thérapeutique raisonnable.


    4.2. Echelles multidimensionnelles

    Au-delà de l’aspect quantitatif, il y a tout un vocabulaire employée par le patient, qui décrit la répercussion de la douleur sur un plan affectif et sensoriel dans sa vie quotidienne (par exemple, gênante, angoissante, déprimante,...), son milieu socio-professionnel, sa vie familiale. Pour tenir compte de ces aspects qualitatifs, des questionnaires ont été élaborés, dont le Mc Gill Pain Questionnaire (MPQ) mis au point par Melzack, et sa version française, le Questionnaire Douleur Saint-Antoine (QDSA) (tableau 2). Le questionnaire français comporte 61 qualificatifs répartis en 17 sous-classes, 9 sensorielles, 7 affectives et 1 évaluative. Après avoir sélectionné le terme le plus approprié dans une sous-classe, le patient pondère son jugement grâce à une échelle de 0 à 4, ce qui permet de calculer un score. Ces questionnaires sont plus longs à traiter qu’une EVA et peuvent poser des problèmes de compréhension. Ils sont utilisés pour évaluer la douleur chronique car ils apprécient l’intensité douloureuse et le vécu de cette douleur.


    Tableau : questionnaire Douleur de Saint-Antoine (QDSA)
    Vous trouverez ci-dessous une liste de mots utilisés pour définir une douleur. Afin de préciser la douleur que vous ressentez, donnez une note à chaque mot, entre 0 (absent), 1 (faible), 2 (modéré), 3 (fort), 4 (extrêmement fort). Pour chaque classe de mots, entourez le mot le plus exact pour décrire votre douleur
    (J.F. Payen)


    4.3. Echelles comportementales

    Il existe des méthodes par hétéro-évaluation quand le contact verbal du patient n’est pas possible, par exmple, chez le nouveau-né et nourrisson, le grand vieillard, le sujet polyhandicapé, le patient psychotique ou comateux. Ces échelles comportementales de douleur, basée sur l’expression corporelle à l’état de repos ou en réponse à un stimulus douloureux. Pour être utilisables, ces échelles doivent répondre à des critères de qualité bien précis :
  • être sensible, c’est-à-dire donner des résultats différents d’un individu à l’autre, et aussi différents chez le même individu en fonction du traitement ou de l’évolution de la pathologie
  • être fiable, c’est-à-dire donner des résultats concordants pour un même patient lorsqu’il est évalué par des observateurs différents
  • être valide, c’est-à-dire mesurer effectivement la douleur et non un autre phénomène comme l’anxiété.
  • Parmi de nombreuses échelles disponibles en pédiatrie, il faut citer l’échelle de COMFORT, spécialement conçue pour les enfants admis en réanimation. Utilisable pour tous les âges, elle associe des critères comportementaux et des variables physiologiques. Chez l’adulte, une échelle de douleur a été récemment proposée pour les patients de réanimation, basée sur l’observation du tonus des membres supérieurs, l’expression du visage, l’adapation au ventilateur.


    Tableau : Echelle de COMFORT
    (J.F. Payen)


    Tableau : echelle comportementale de douleur
    (D’après Payen et al, 2001)
    (J.F. Payen)


    4.4. Paramètres physiologiques

    La variation de données physiologiques simples (fréquence cardiaque, pression artérielle, pression intracrânienne) peut refléter indirectement la réponse de l’organisme à l’agression douloureuse. Cependant, ces paramètres sont influencés par de nombreux facteurs confondants (agents vaso-actifs, fièvre, état hémodynamique instable), ce qui rend ces mesures peu spécifiques. D’autres techniques sont à l’étude: variabilité de la fréquence cardiaque, analyse quantitative de l’EEG (spectre de puisssance), potentiels évoqués auditifs, indice bispectral (BIS). Cependant, à l’heure actuelle, il n’y a pas de méthode permettant de mesurer l’intensité douloureuse pour ces patients non communiquants.

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